Le vertige

J’ai traversé les dernières années comme un long tunnel. J’ai retenu ma respiration. J’avais le sentiment que mon temps était compté, que c’était peut-être ma dernière chance de vivre pour dessiner. Après trois années de cours au collégial et deux autres à bosser sur des productions américaines dans un studio d’animation de Montréal, j’ai remis ma démission. Épuisé. J’ai eu envie, au moins pour un temps, de mettre mes énergies sur ce qui m’a amené dans ce domaine, le désir de faire de l’illustration et de la bande dessinée. Je me retrouve devant une page blanche, avec l’espoir que le blanc du papier se peuple de mes envies et de mes aspirations. Je plisse les yeux, ébloui. Et j’ai encore bien du mal à rester immobile et à supporter l’incertitude et le silence. Respirer.

Hors du cadre, c’est le ressac. Mes démons m’attendaient au détour…

Le lâcher-prise en dessinant

Nos parents nous transmettent leur posture face au monde, à la société et à la vie en général. Même si l’on se rebelle, on finit par se définir en opposition à cette attitude familiale. Rares sont ceux qui partent de zéro. Mes géniteurs m’ont légué la peur (des autres, de l’échec, du jugement) et son corollaire, le besoin de contrôle comme principal moyen de défense. Je l’expérimente lorsque je dessine. J’ai tendance à fignoler à l’excès et je reste toujours insatisfait devant mon coup de crayon qui me paraît rigide, inerte. En matière de création, j’ai le surmoi surdéveloppé. Il me freine constamment et j’arrive rarement à le déjouer. J’ai parfois tiré parti de cette propension au travail acharné, mais au bout du compte cela m’épuise. C’est une toile d’araignée qui entrave chacun de mes gestes. La révolte a beau s’agiter, je suis réduit au silence.

J’envie ceux qui dessinent avec désinvolture, ceux dont les traits jetés rapidement sur le papier débordent de vie. Les artistes qui ont l’ego large et solide, ceux qui ne se posent pas des tonnes de questions. Je n’ai pas appris cet abandon. Et je me demande encore comment y parvenir.

Quelques pistes :

  • Dessiner beaucoup, privilégier la quantité sur la qualité. (Serait-ce l’équivalent d’une guerre d’usure avec le surmoi?) ;
  • Voir chaque dessin en cours comme une étape d’un processus plutôt qu’une œuvre finale, un brouillon perpétuel ;
  • Apprivoiser les médiums qui ne pardonnent pas, ceux qui exigent à la fois le lâcher-prise et la rapidité, comme l’encre et l’aquarelle. Abandonner la sécurité du CTRL-Z (et celle de la gomme à effacer) ;
  • Faire preuve de patience. S’ancrer dans le moment présent, à travers le corps ou la respiration et perdre de vue le résultat final. Laisser passer les bouffées de doutes et les pensées qui s’inquiètent du temps qui passe ;
  • Donner de l’importance à ce que je fais, au travail en cours, malgré l’imperfection (cette piste me semble pertinente, mais je ne vois pas trop encore comment l’emprunter). Créer une zone protégée autour de mon travail. Évitez l’hystérie passagère et l’indifférence durable des médias sociaux.

Dans son ouvrage Urban watercolor sketching, Felix Scheinberger propose ces quelques conseils :

«… Essayez de toujours conserver une certaine distance entre vous et vos attentes. Soyez le plus malin. Vous devriez peindre préférablement dans des carnets de croquis ou sur du papier ordinaire plutôt que sur des toiles surdimensionnées. Les matériaux et les outils comme les pinceaux en poils de martre qui coûtent la peau des fesses ne feront pas baisser la pression. Malgré leur importance, les bons matériaux et les bons outils nous intimident trop souvent.

Le stress sera plus intense si vous êtes conscients de la façon dont vos œuvres seront utilisées plus tard. Si vous savez déjà qui verra votre travail, ou qui le critiquera, vous serez confronté à un énorme blocage mental.

Libérez-vous de cela. Considérez ce que vous commencez comme une étude préparatoire ou une ébauche. Rappelez-vous que vous peignez pour vous-même, qu’il s’agit d’un exercice et que personne d’autre que vous n’a à voir le résultat. ( Je me dis, par exemple, que mon tableau n’est qu’une esquisse et que je réaliserai le “vrai tableau” dans un deuxième temps.)

Peignez vos tableaux comme si vous étiez arrêté au stade d’un travail en cours. Après tout, vous n’accompagnez pas chaque course matinale d’un chronomètre, d’une foule de spectateurs et d’une diffusion en direct. Essayez de vous amuser. Cela est plus important que de donner aux autres l’impression que vous vous amusez. Et vous réaliserez quelles images insouciantes et vibrantes vous pouvez peindre lorsque vous n’essayez pas à tout prix de peindre des images insouciantes et vibrantes…»

Throwing down, loosenning up your painting, extrait de Urban watercolor sketching, Felix Scheinberger, Watson-Guptill publications, Berkeley, 2011 (traduction libre)

C’est le programme que je me suis donné pour les semaines et les mois à venir. Ce blogue en sera le témoin privilégié. (Et je te promets, Felix, d’essayer d’aller courir sans ma montre de course.)

3 réflexions sur “Le vertige

  1. Coucou Pierre-Yves :)
    Un point à ajouter à ta liste de pistes : regarder les dessins qu’on a réalisés un an ou deux ans auparavant et, ainsi, constater les progrès accomplis entre temps.
    En tout cas, c’est un truc qui marche bien sur moi.

    Tes croquis de nu, postés plus haut, sont très réussis. Comme quoi, le lâcher-prise est possible!

  2. Bonjour Cécile !
    C’est effectivement un bon conseil. Je m’accroche à ces résultats et j’essaie de ne pas trop réfléchir et de rester en mouvement. Si je ne dessine pas pendant un moment, j’ai l’impression que cette liberté devient plus fragile.

    L’aquarelle que tu m’avais offerte, il y a une dizaine d’années, est posée sur le bureau où je travaille en ce moment. Comme une source d’inspiration. ♥️

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